Ordinaire


De l’invention à l’ordinaire
Pour un REJ 3

Inspiré par Michel Foucault, Le Réseau d’études sur le journalisme a conçu le journalisme comme une « formation discursive » dont la construction est la mise en ordre du désordre de discours dispersés, au sens de produits par des acteurs variés. De même que Foucault a soutenu que la folie est ce qu’en disent, par les mots, les actes et les dispositifs, non seulement les médecins, mais aussi les patients, les administrations, l’église, les technologies, les pratiques, les recherches, la gestion, les politiques publiques, le REJ a avancé que le journalisme est ce que les acteurs du temps en disent et en font, et il faut entendre par acteurs non seulement ce que le processus historique a fait désigner comme professionnels, mais aussi tous ceux dont le discours vient transformer les perceptions : la variété croissante des journalistes, les éditeurs, les pouvoirs publics, les écoles, les publics…, et finalement tous ceux qui s’approprient le journalisme, entendu comme dispositif (les médias) et pratique (l’information et l’énonciation de celle-ci). Le travail du chercheur est ainsi de décrire précisément ce désordre afin d’en énoncer les ressorts d’ordre, notamment à travers les procédés de fabrication de l’information, les modalités d’énonciation, les stratégies des acteurs. « Cette notion de dispersion permet de penser l’hétéronomie du journalisme comme constitutive et intrinsèque. Elle reste, en l’état, un concept embryonnaire librement adapté de la proposition initiale de Foucault. Mais si dispersion il y a, elle n’est ni aléatoire, ni indéfinie. Dispersion, dans le cadre de la formation discursive, ne signifie pas éparpillement : elle est toujours circonscrite dans un jeu de relations. La tension entre ordre et dispersion du discours est traduite ici dans l’ancrage des logiques d’acteurs diversifiés. Si l’on reconnaît un ordre de discours journalistique, on reconnaît aussi une dispersion extra-discursive. Dans cette appropriation conceptuelle, il s’agit de considérer comment un discours identifié et identifiable est constitué sous l’action de facteurs et d’acteurs hétérogènes. » (L’inspiration foucaldienne a été proposée par R. Ringoot et JM. Utard ; elle est développée dans l’article « Genres journalistiques et “dispersion” du journalisme » de l’ouvrage dont ils ont dirigé la publication : Le journalisme en invention, nouvelles pratiques nouveaux acteurs, Presses Universitaires de Rennes, 2005).

Invention permanente

Après s’être intéressé à l’irruption de l’internet dans l’espace informationnel local (Damian D., Ringoot R., Ruellan D., Thierry D. (dir.), Inform@tion.local Le paysage médiatique régional à l’ère électronique, L’Harmattan, 2002), le réseau a analysé l’hybridation des genres médiatiques, expression qui entendait problématiser les phénomènes de porosité, de transfert et de mutation des identités (discours et pratiques) dans les activités d’information et de communication. Cette perspective collective était en continuité avec la proposition du flou constitutif et productif (Ruellan D., 1993), et elle prolongeait des travaux sur les relations du journalisme avec des univers connexes, sur les mutations organisationnelles liées à l’informatisation et l’internet, sur les transformations du marché de travail, sur la spécialisation.
Continuité mais surtout densification :
– conceptuelle avec l’apport foucaldien qui, avec la dispersion et la formation discursive, procure un cadre théorique plus rigoureux et tout aussi euristique ;
– problématique car les travaux du groupe vont faire radicalement éclater les derniers avatars essentialistes pour placer l’étude du journalisme dans une perspective épistémique radicale, celle de l’invention permanente du journalisme : « Ce dont la notion de dispersion dans la formation discursive journalistique tente de rendre compte, c’est des transformations, voire des mutations qu’on observe dans les médias sans les ramener à des mouvements d’extension ou au contraire de submersion du modèle professionnel de la pratique journalistique. Ce que cette notion affirme, c’est que de nouvelles pratiques émergent de façon dispersée, c’est-à-dire non rapportables à une origine unique. Et donc, ce que cette notion interroge, c’est la possibilité de les identifier comme journalistiques, indépendamment des normes historiquement construites. Non que celles-ci n’aient leurs raisons sociales, ni que le journalisme tel qu’il s’est institutionnalisé ne soit une dimension nécessaire de la logique démocratique. Mais il ne peut prétendre à lui seul occuper un espace qui déborde un territoire ou une fonction pour s’étendre à d’autres pratiques de production d’informations et de savoirs sur le monde, voire de visions du monde. C’est ainsi qu’il faut comprendre l’idée d’invention permanente du journalisme. L’allusion explicite au titre de l’ouvrage de Thomas Ferenczi (Ferenczi, 1993) retient l’idée que la pratique journalistique se construit par différenciation, voire rupture avec d’autres pratiques, et constitue donc un domaine identifiable. Mais l’oxymore qui instaure la rupture comme acte continu veut signifier l’impossibilité de l’identifier exclusivement à une essence qui aurait trouvé son incarnation dans une profession. » (Ringoot & Utard, op. cit.)
Le réseau a ainsi observé l’invention dans ses formes diverses : la presse consumériste, les quotidiens gratuits, les paroles rapportées d’usagers, les dispositifs d’auto publication ; d’autres travaux sur les politiques publiques d’incitation à la publication en Bretagne, les relations du journalisme et de la communication au Québec, la multiplication des discours institutionnels au Brésil, la convergence et les synergies productives dans la presse au Mexique, la création d’un espace public dans une société d’interconnaissance culturelle à la Réunion (Travaux à paraître, sous la direction de F. Demers et Dominique Augey, 2007).

Le public journaliste ou l’ordinaire du journalisme

Cette proposition incitait à dissocier définitivement la catégorie professionnelle de l’activité journalistique, le journaliste du journalisme. Celui-ci est une pratique sociale irréductible à un espace unique.
S’il explique la dynamique de transformation, le modèle agrégatif maintient le regard focalisé sur le groupe journalistique lui-même et renvoie dans l’ombre d’autres dimensions de la pratique du journalisme. Dans ce modèle, le journalisme ne se distinguerait pas des autres activités qui, finalement, se transforment par incorporation de pratiques innovantes qui pour partie naissent en dehors du périmètre de légitimité. Or, il nous semble que la nouvelle frontière des études sur le journalisme devrait interroger la dimension ordinaire, non professionnalisée et sans prétention de l’être un jour, ayant sa logique propre et indépendante (ce qui ne veut pas dire sans lien) des pratiques instituées. De tous temps, des individus seuls ou plus souvent organisés se sont saisis du journalisme pour s’adresser à une communauté, prétendre à la voix dans un espace public élargi en s’émancipant des voies autorisées. Que sont d’autre que les canards de l’ Ancien régime, les journaux politiques de la Révolution, les bulletins associatifs, les radios communautaires, les webzines, et récemment l’explosion des blogs et des wikis, ces expressions unipersonnelles tournées sur l’univers et néanmoins rattachées à des espaces sociaux précis.
Qu’est-ce donc d’autre qu’un ordinaire du journalisme au sens où Michel de Certeau et Luce Giard définissaient la culture ordinaire qu’ils opposaient à la culture de masse : « La première renvoie à une production massive qui simplifie les modèles proposés pour étendre leur diffusion. La seconde concerne une “consommation” qui traite le lexique des produits en fonction de codes particuliers (souvent œuvre des pratiquants) et en vue de servir des intérêt propres. L’une tend vers l’homogénéisation (…) même si elle cache cette tendance fondamentale sous des variations superficielles destinées à asseoir la fiction du “nouveau produit”, de l’“événement essentiel”, etc. L’autre cache une diversité fondamentale des situations, des intérêts, des contextes de culture ou de psychologie, sous la répétition apparente des objets dont elle se sert. A l’uniformité qui est la contrainte de la production de masse, répond la pluralité des réemplois et des usages sociaux. La plurialisation naît de l’usage ordinaire, de cette réserve immense non seulement du nombre (la masse) des gens, mais du multiple (les différences des individus et des groupes). » De Certeau et Giard se prononcent pour une analyse du « faire avec, ici et maintenant, c’est à dire un acte singulier lié à la situation et à des circonstances, à la présence d’acteurs particuliers. En ce sens, la culture ordinaire est d’abord une science pratique du singulier » (Certeau (de) M. & Giard L., L’ordinaire de la communication, rapport au ministère de la Culture, Dalloz, 1983)

La recherche sur le journalisme doit désormais se tourner vers ce fait majeur, nouveau par l’ampleur qu’il prend en profitant des disponibilités technologiques : l’irruption du public journaliste, cette singularisation de l’acte de produire et de diffuser de l’information dont se saisissent les individus dans des pratiques ; celles-ci peuvent être incorporées par les médias de masse, utilisés pour alimenter les contenus et satisfaire les attentes supposées des lectorats ; mais elles sont souvent déliées des espaces traditionnels, affranchis de la tutelle technologique et financière qui maintint l’autorité du groupe professionnel et des éditeurs. Cette étude du désigné récepteur qui se fait émetteur doit être engagée car cette singularisation de l’acte et de l’être journalistique est de nature à bouleverser le journalisme entendu comme acte d’information d’un vers plusieurs au moyen d’un média, pratiqué dans et hors des cadres socio-professionnels et organisationnels.

Penser l’ordinaire, c’est décentrer le journalisme du journaliste, ne plus le réduire aux enjeux catégoriels qui l’enferment dans l’opposition séculaire entre le professionnel et l’amateur, prisme à lui seul peu fécond pour la perception des transformations à l’œuvre. Penser l’ordinaire doit conduire ouvrir le regard :
– aux gens “communs” qui se saisissent d’outils de production et de diffusion d’information, dont on ne sait s’ils agissent en référence au journalisme, dont on ne perçoit pas bien les intentions
– aux publics des productions ordinaires, leur nature et la circularité de leur position, tant réceptrice qu’émettrice parfois, posant finalement l’interrogation de la pertinence des catégories
– aux formats de production, dont on devine qu’ils utilisent les rituels de construction du journalisme, mais sans que l’on sache s’ils les transforment, les adaptent, les adoptent
– aux genres et à leur porosité, l’ordinaire pouvant croiser l’intime, faisant apparaître la variété des intentions éditoriales, d’un intime extraverti sur la toile à un commun partagé par un cercle restreint
– à des manières de dire ou de rapporter la parole de l’autre et/ou de soi, de la et de se mettre en scène, dont on peut se demander si elles sont à mettre en rapport avec ”l’humanisation“ qui s’est répandue dans l’écriture journalistique, perspective qui interroge l’influence des intérêts et opinions des “gens ordinaires”, réels ou imaginés, sur la pratique professionnelle des journalistes.

Le programme a donné lieu à la publication d’un numéro de revue :

« Journalistes et citoyens : qui parle »
dossier, Communication et Langages
n°165, 2010